Lettre au lecteur
À propos de Nolli Secondus
Cher lecteur, chère lectrice,
Si vous avez parcouru mon précédent ouvrage, Nolli Secondus, vous vous
souvenez peut-être du chapitre où John Antoine Nathan Indiana Art
pour les intimes découvre ce que j’ai appelé les mondes irréels.
Mon contrat d’auteur m’invite à expliciter mes œuvres en cours, et je le
fais volontiers : il faut parfois éclairer ce qui est dit, et plus encore ce qui
flotte dans les marges du silence.
De la fiction, de l’inné et de l’acquis
Certains m’ont interrogé sur cette frontière incertaine entre l’inné et
l’acquis dans mes écrits.
Je répondrai que je ne manie ici que la science-fiction : une matière
irréelle, une architecture de mots qui ne touche ni aux gènes ni à la pierre
angulaire de la création.
Un univers situé à des milliers d’années-lumière de toute réalité tangible
invisible sans un télescope logé dans le ventre d’un vaisseau perdu au
milieu du noir interstellaire.
Il n’y a là rien qui puisse troubler l’ordre du vivant.
Et pourtant, l’irréel surnage parfois à la surface du quotidien : ainsi des
oies sauvages en migration, traversant nos villes avec une lenteur
souveraine, rappelant l’équilibre fragile qui relie le ciel, la terre, les
maisons et les hommes.
Ces liens rompus ou distendus sont parfois le cœur invisible de mes
récits.
Rencontres, signes et chemins
Je vous ai parlé de mes années à Vienne, en Isère ville de jazz, de pierre
et de cinéma d’où Lyon n’est qu’un souffle.
Là, tous les quinze jours pendant cinq ans, j’ai croisé Bruno Cremer, le
commissaire Maigret en chair et en os, ainsi que Frédéric Dard, alias SanAntonio.
Coïncidences, diriez-vous.
Je dirai : signes.
Comme des éclats déposés par le destin ou la providence au détour d’une
rue, sur la croisée des chemins que les textes anciens aiment tant
évoquer.
La foi importe plus que le chemin, disait-on.
Écrire sous écoute ou croire l’être
Il est étrange, parfois, d’écrire dans un monde où chaque mot semble
dévoilé avant même d’être pensé.
J’ai cru un temps à la présence de mouchards non pas politiques, mais
intimes.
L’enquête révéla simplement une violation de vie privée, une attente
insensée autour d’une fiction qui ne prétend pourtant qu’être fiction.
Je le répète : ce n’est pas le corps qui importe, mais l’information que
l’on confie à l’esprit.
L’altruisme des bêtes et les cordes d’argent
Après vingt ans de yoga et une décennie de végétarisme, je suis
convaincu que les animaux portent en eux une gratitude innée envers
l’humain une sagesse que nous avons oubliée.
Redevenu omnivore depuis treize ans, je les observe encore : oiseaux,
chats, chiens, silhouettes sur les chemins.
Comme si une corde d’argent reliant ciel et terre avait été tranchée,
laissant nos jours vaciller, nos rêves s’effriter sous de mystérieuses
perturbations biologiques et métaphysiques.
La littérature comme refuge
Malgré tout, je demeure honoré de laisser livres, musique et poésie
voyager libres, frontières abolies.
Je crois désormais que l’acquis et l’inné se rencontrent dans la création, et
que c’est là que nous nous retrouvons, semblables et différents
voyageurs, amis, compagnons de route.
Votre dévoué,
John Antoine Nathan Indiana Art
Préambule
La chose et les mots
Quinze jours sans enregistrer une seule parole.
Pour certains, la page blanche ; pour moi, une cassette vierge dans un
magnétophone de poche.
Je voulais mettre au propre mes impressions sur ce que j’appelle le
procès de mon existence un artiste-musicien devenu détective malgré lui,
portant sur ses épaules des milliers de charges contre X dont mes yeux
commençaient à ne plus entendre la rumeur.
J’ai confié mes bandes à Sandrine, mon assistante fidèle, afin qu’elle les
dactylographie.
Mais avant cela, je les ai réécoutées.
Voici ce qu’elles disaient.
Aba corpus Christi
Il est troublant de ne pas se sentir libre d’écrire dans un pays attaché à la
liberté d’expression.
Comme si l’on devinait mes phrases avant que ma main ne les trace.
Non, il n’y avait ni micros ni écoutes : seulement la suspicion autour
d’une imagination débordante.
Je me suis demandé si mes mots ne me rattrapaient pas comme un
Pygmalion retourné contre lui-même, un maître du temps poursuivi par
son propre mécanisme.
Et vous, lecteur : croyez-vous normal ou paranormal que des voitures
semblent penser en passant sous vos fenêtres ?
La peine de mort et les questions qui persistent
Permettez-moi d’insister sur cette question :
que pensez-vous de la peine de mort, abolie chez nous depuis les années
80 ?
La fiction interroge le réel, parfois jusqu’à l’os.
De la biologie, du soda noir et du souvenir
Je revois encore le verre de Coca-Cola en cours de biologie, dissolvant
un morceau de foie, une bague en laiton, des clés d’auto expérience
étrange qui marqua l’enfant que j’étais.
À douze ans, on ne comprend pas tout.
Mais des décennies plus tard, on découvre parfois que les maladies
viennent de plus loin que prévu.
Cinéma, mal et révélations
Un dimanche matin, les pieds sur un pouf, j’ai avalé cinq kilos de popcorn et une trilogie improbable :
Orange mécanique, Hannibal Lecter, La Planète des singes, Soleil vert…
Et je me suis demandé d’où provenait le mal et par extension le malade.
Parfois la lumière vient comme une bougie qu’on souffle à travers un
moteur trop chaud : d’un coup, tout s’éclaire.
Rue du Couperet
J’ai vécu virtuellement une salve de cinq balles : trois dans la tempe, deux
dans le cœur, entendues en pleine chirurgie dentaire.
S’ensuivirent des années de sifflements dans l’oreille, comparables à une
mine antipersonnel.
Aujourd’hui, j’en suis presque sorti.
Mais combien vivent cela en silence ?
Le père Kiki et ses six œufs fêlés
On m’a soufflé que le mal venait non pas des sorcières jadis précipitées
dans les eaux du Doubs mais d’une forme extraterrestre :
le père Kiki, en chemise de nuit, accompagné d’un de ses six œufs fêlés.
Cela peut prêter à rire, mais la fiction a sa manière d’exorciser les
ténèbres.
Clôture
J’espère que cette lettre vous aura éclairé, autant sur la réalité terrestre
que sur ces forces obscures de l’univers, ces odeurs d’œuf pourri
auxquelles il faudra se préparer.
Dans l’attente de vous retrouver,
Votre dévoué,
John Antoine Nathan Indiana Art
Quand penses-tu, Sandrine ?
— Alors Sandrine… tu tiens le coup ?
Si quelque chose t’échappe, décroche-moi un coup de fil ou envoie un
mail. Je saurai éclairer les zones d’ombre. Pour l’instant, j’en suis là. Je
suis rincé.
Je vais me jeter un café dans le gosier et filer sous la douche. Ça
permettra peut-être à mes idées de se remettre en rang avant de
continuer avec toi.
— Salut, ma lectrice préférée. Me revoilà.
J’espère que je ne t’ai pas trop manqué.
Accroche-toi… la suite arrive.
Les aventures de John Antoine Nathan Indiana Art