Un homme seul devient parfois indésirable, identifié comme une bactérie, un microbe perdu dans la masse. Duval, face à un certain ostracisme, en sait quelque chose. Si l’on ne choisit pas sa vie, il l’apprendra à ses dépens.
En faisant jouer la vitre coulissante de la loggia, par besoin d’air, il se trouva de plein pied, devant les arbres de l’allée piétonne… Le jour était clair, dehors, ensoleillé. Roger Duval songea qu’il devait sortir, mais les autres étaient déjà là, sur les balcons, à manifester leurs présences. Face à son immeuble, au-delà de la rangée d’arbres, il entendait le brouhaha de leurs voix en écho… Les sons se répercutaient avec une puissance accrue. Les pigeons avaient beau roucouler dans les branches du charme devant lui, malgré son refus de ne pas écouter, il percevait des ondes nocives… Cela se calmait parfois. L’air se muait en un faux silence troublé de chuchotis qui lui donnaient la nausée d’une médiocrité caractéristique et malveillante. La cacophonie ridicule s’amenuisait peu à peu, trop faible pour jaillir en pleine lumière, tel un jet d’eau qui n’arrive pas à s’affirmer contre l’air… Ce n’était plus que balbutiements d’où un murmure inconsistant lui parvenait, un silence de pulsions animées du désir de nuire… Il mesura son attente de tout et de rien, sa lassitude de jouer au chat et à la souris, enfin son désintérêt devant cette pouillerie… Il se décida à sortir. Il ferma la vitre des fenêtres, rabattit la porte derrière lui et descendit les marches, sans rencontrer personne dans l’entrée, personne dans l’allée… La rumeur s’était tue. En avançant dans l’allée bordée d’arbres qui longeait les deux immeubles en vis-à-vis, il continua de marcher sans se retourner, sans jeter un regard à droite, ni à gauche, en se sachant observé. Il songea à sa chienne morte quelques temps auparavant dans le petit bois de la résidence, empoisonnée à l’aide d’un appât truffé de strychnine ou de mort aux rats… Depuis qu’il se trouvait dans l’allée, il venait d’être signalé.