Mao conduit le taxi de son père malade la nuit pour sauver sa famille. Entre les livraisons dangereuses imposées par un caïd de la cité et les rencontres sulfureuses au cœur de Paris, elle découvre un monde où le désir et la violence se mêlent.
Entre soumission et pouvoir, honte et jouissance, jusqu’où ira-t-elle pour protéger les siens… et pour s’appartenir enfin ?
Je m’appelle Mao. Oui, je sais, comme le leader chinois des années 50. Un vieux reste du passé communiste de mon père, qui avait collé cette affiche de Mao sur le mur du salon pendant des années, juste à côté du poster de Che Guevara que ma mère avait fini par recouvrir d’un calendrier des pompiers. Il trouvait ça drôle, à l’époque. Moi, j’ai grandi avec ce prénom comme un caillou dans ma basket : moitié blague, moitié fardeau. Heureusement qu’ils ne m’ont pas appelé Ché.
Je suis née il y a vingt-deux ans, pile ici, au premier étage du bâtiment A de la cité des Lilas, juste au-dessus de la loge de concierge que ma mère occupe depuis vingt-cinq ans cette année. La cité des Lilas, c’est ce grand ensemble des années 70, construit à la va-vite à la sortie de la ville, quand on pensait encore que béton et optimisme suffiraient à loger les ouvriers et les immigrés qui arrivaient par vagues. Quatre barres identiques, grises et jaunâtres, disposées en U autour d’une vaste cour bitumée qui sert de terrain de foot, de parking sauvage et de scène à tous les drames du quartier. Les façades sont striées de traînées noires laissées par les pluies acides et les fuites des gouttières. Les balcons en saillie, rouillés par endroits, débordent de paraboles, de draps qui sèchent, de vélos enchaînés et de plantes en plastique décolorées. Au rez-de-chaussée, les caves sentent l’urine, la moisissure et parfois le shit froid. Au dernier étage, les antennes de télé vibrent au vent comme des drapeaux fatigués. La nuit, les lampadaires orange jettent une lumière sale sur les murs tagués et sur les carcasses de scooters brûlés qui traînent parfois près des poubelles.
L’immeuble A, c’est le nôtre. Entrée C, cage d’escalier qui pue le shit froid, la Javel et le graillon des fritures. Les boîtes aux lettres sont taguées, cabossées, la peinture des murs écaillée en longues plaques beigeâtres. L’ascenseur est souvent en panne, et quand il marche, il tremble comme un vieillard asthmatique. Ma mère, Maria, concierge depuis un quart de siècle, connaît chaque habitant par son prénom, ses emmerdes et ses secrets. Elle lave les parties communes tous les matins à six heures, ramasse les seringues dans les buissons, engueule les dealers trop bruyants et console les vieilles dames qui ont peur de sortir après 20 heures. Elle est petite, sèche, la peau mate et les cheveux noirs toujours tirés en chignon strict. Espagnole de Cordoue, elle a gardé l’accent chantant, la fierté farouche et cette façon bien à elle de vous regarder droit dans les yeux en vous disant vos quatre vérités.