Dans ce nouveau recueil d’histoires courtes plus ou moins véridiques, l’auteur dépeint avec une grande finesse les rapports humains entre les protagonistes de ses histoires. Ses personnages ont de l’épaisseur, sont cohérents et nous apprennent sur eux après chaque page. Le style est direct, simple, mais se prête en même temps parfaitement aux anecdotes, narrations, intrigues.
Chaque année après la saison des cyclones le temps redevient agréable en Polynésie française. C’était encore le cas ce jour-là. La Polynésie justifie sa réputation de paradis sur Terre.
Pour motif professionnel je vivais à Tahiti depuis plus de deux ans. C’est-à-dire deux ans sans hiver, deux ans sans attendre le printemps. De ce fait commençaient à me manquer les hivers au coin du feu tandis que dehors règnent un vent chargé de grésil ou un brouillard humide, pénétrant, glacial, qui valorisent longtemps à l’avance un printemps d’autant plus attendu. Je me sentais très loin de mon pays d’origine, le Bro-Naoned en Bretagne où j’avais passé toute ma jeunesse.
Ici dans ce pays pourtant paradisiaque j’éprouvais parfois la nostalgie de l’époque où j’avais connu les jours qui rallongent pendant six mois de l’année puis raccourcissent pendant les six autres mois en modifiant au fur et à mesure que le temps passe la température de l’air, la couleur du ciel, l’aspect de la végétation, le comportement des animaux et celui des humains. Ce rythme naturel, cette respiration annuelle de la nature, me manquaient certains jours après trente et quelques mois dans l’Éden polynésien où j’avais vu deux mille fois les levers et couchers de soleil se succéder invariablement toutes les douze heures dans l’été perpétuel. Jour après jour ici l’on constate qu’hier était comme aujourd’hui et l’on sait que demain sera encore invariablement comme aujourd’hui, dans une monotonie seulement interrompue par la courte période des cyclones aux alentours de février-mars et par les immuables fêtes du Tiuraï en juillet.
Le faré que j’habite à cette époque de ma vie est à Mahina, situé un peu en hauteur au-dessus de la côte nord de Tahiti, sur la première pente du Mont Aoraï. J’ai une vue imprenable sur l’océan qui s’étale au-delà de la Pointe Vénus. Vue imprenable sur une immense surface uniformément bleue et vide. Cette immense surface que mon faré surplombe n’est pourtant qu’une parcelle minuscule, infime, infinitésimale, du désert liquide qui couvre un tiers de la Planète et que l’on appelle "Océan Pacifique".