Au soir du XIXᵉ siècle, lorsque les dernières lueurs du jour se retiraient lentement derrière les minarets de Damas, la grande demeure des Abdelkader semblait vivre encore dans le temps révolu des batailles et des serments.
Au soir du XIXᵉ siècle, lorsque les dernières lueurs du jour se retiraient lentement derrière les minarets de Damas, la grande demeure des Abdelkader semblait vivre encore dans le temps révolu des batailles et des serments.
Derrière ses hauts murs blanchis par les années, dans l’ombre fraîche des cours intérieures, l’eau des fontaines murmurait sous les orangers. Les lampes à huile s’allumaient une à une dans les galeries, et les domestiques, silencieux comme des ombres, traversaient les salons en portant des plateaux de cuivre où fumaient le café noir et les infusions de menthe. Le bruissement des étoffes se mêlait au murmure des conversations, tandis que, dans les jardins, le parfum du jasmin montait avec la fraîcheur du soir.
Mais aucun parfum de Damas ne pouvait effacer celui d’une autre terre.
Il y avait, dans le cœur des Abdelkader, une odeur plus ancienne et plus tenace : celle des hautes plaines algériennes après la pluie, de la poussière soulevée par les chevaux, des feux de camp allumés sous les étoiles, des oliviers de Mascara et des terres rouges de l’Ouest. Une patrie perdue.
On en parlait rarement.
Dans cette famille où l’honneur commandait aux hommes de retenir leurs larmes et aux femmes de dissimuler leurs regrets, l’Algérie n’était pas un sujet de conversation : elle était une présence.
Elle vivait dans les regards.
Elle dormait dans les coffres où l’on conservait des lettres jaunies, des sabres, des burnous brodés, quelques poignées de terre enfermées dans de petits sachets de soie. Elle survivait dans les prénoms donnés aux enfants et dans les récits que les vieillards murmuraient aux plus jeunes, lorsque la nuit était assez avancée pour que les souvenirs puissent sortir sans être surpris.
Là-bas, sous le regard souverain d’Abdelkader ben Mahieddine, une dynastie déplacée tentait de préserver son sang et son prestige dans les dédales d’un monde en pleine mutation.
Pourtant, lorsqu’il apparaissait dans la grande salle de réception, vêtu de son burnous blanc, la haute silhouette demeurait celle d’un homme auquel le destin avait autrefois obéi.
Les jeunes gens se levaient sur son passage.
Les vieillards inclinaient la tête.
Et pendant quelques instants, il semblait que les années n’avaient pas passé.
Mais elles avaient passé.