Petit Robert trépignait d’exultation. Sous peu, les derniers rayons du soleil s’effaceraient derrière la ligne sombre de l’horizon, et la nuit étalerait son règne sur la nature et les hommes. Dans ce milieu paysan, on se couchait comme on se levait, au rythme des saisons et de l’éternel cycle alterné du soleil et de la lune, et aucun esprit suffisamment excentrique ne se serait donné la peine d’errer inutilement dans les ruelles du village en prenant sur sa part d’un précieux sommeil. Une sage tradition avait depuis des lustres inscrit une fois pour toute dans les moeurs que la nuit devait être laissée à la propre part de ténèbres que nous dissimulons en chacun de nous.
Mais point Petit Robert. Bien au contraire, sa part de ténèbres, il était prêt à l’exposer à la
faveur des puissances nocturnes, et à revendiquer son droit de créature surnaturelle venue
d’ailleurs...
Depuis aussi longtemps qu’il pouvait s’en souvenir, Petit Robert n’était pas comme les autres
enfants du village. Ses parents que son entourage lui connaissait habituellement n’avaient
jamais été rien de plus que des imposteurs, même s’ils semblaient considérer la chose comme
allant de soi. Né dans un monde étrange, merveilleux et féerique, ses véritables parents, de
sinistres lutins aux pouvoirs maléfiques, l’avaient substitué dans le berceau de ses parents
officiels à l’insu de ces derniers en lieu et place du rejeton de ces derniers. Telle était la loi,
cruelle et implacable, pour que sa race puisse survivre en dépit des bouleversements d’un
monde en constante mutation. Un jour pourtant viendrait où il délaisserait son enveloppe
apparente pour rejoindre les esprits de la nuit, et le monde du Petit Peuple. Il le savait. Il
l’avait toujours su dès qu’il avait été en âge d’appréhender le monde qui l’entourait. Et cette
connaissance qu’il était le seul à maîtriser le rendait de ce fait bien supérieur à tous les êtres
quelconques qui le côtoyaient, des êtres sans vie, des êtres sans âmes, suivant la route de leur
destin comme des bœufs suivant docilement le sillon que traçait la charrue qu’ils tiraient sans
rechigner...