Le désir n’a pas disparu. Il a changé de forme.
Derrière une vitre, Jessica s’exhibe sans jamais être atteinte. Dans les chambres d’hôtel, Zita monnaie du temps, de l’écoute, du sexe et, parfois, se rebelle contre la domination masculine. Tonton Alphonse, érotomane flamboyant, poète obscène et pathétique, brouille par son témoignage posthume les frontières entre fantasme et vérité. Aurélia, elle, calcule, sélectionne et optimise ses relations charnelles, ne voyant dans l’amour physique qu’un moyen de combler son farouche désir de maternité.
À travers ces diverses situations, Leo Carleroy explore les aspects troublants, souvent cruels, du désir contemporain, lorsque les corps s’exposent et se négocient tandis que persiste, sous les simulacres, le besoin d’être aimé.
Établissements proposant des spectacles pornographiques à travers une vitre, les peep-shows apparaissent et se développent dans les années 1960-1970 comme une forme de sexualité marchandisée, fragmentée et unilatérale, fondée sur le regard plutôt que sur le contact. Ils reposent sur un dispositif de séparation (vitre, cabine, minuterie) qui institue une asymétrie radicale entre voyeur et exhibée. Le temps y est compté, monnayé.
Ces spectacles offrent un exutoire légal au désir masculin dans des sociétés encore fortement normées, tout en maintenant une illusion de contrôle moral. Les peep-shows révèlent ainsi une sexualité voyeuriste marquée par la solitude de leurs adeptes.
Jessica arrive toujours en avance au Neptune. Elle traverse un couloir étroit, sans fenêtres, où s’accrochent encore les odeurs de la veille : désinfectant, sueur sèche, tabac froid. Dans la loge, elle se prépare sans hâte. Un maquillage léger, fonctionnel, destiné à résister à la chaleur des spots. Elle range ses vêtements de ville sur une étagère avant d’enfiler la tenue requise, réduite à sa plus simple expression.
Elle vérifie l’éclairage. Trop intense, la lumière écrase les volumes. Trop faible, elle crée des ombres inutiles. Le corps doit être mis en valeur au bénéfice de toutes les cabines. Ici, on ne s’adresse à personne en particulier. Quand tout est prêt, Jessica commencent à se trémousser. Les clients entrent discrètement, s’assoient sur leur tabouret pivotant, chacun dans un compartiment individuel, isolé par une mince cloison. Leur anonymat ainsi préservé, ils partagent pourtant le même spectacle, la même frustration. Aucun d’eux ne pourra s’approprier la danseuse. Tout juste sont-ils autorisés à se rincer l’œil. Mais après, lorsque le désir se fait plus intense ? Comment gérer la frustration ? L’artiste offre son image mais ses largesses ne vont pas plus loin.
Anatomie du Désir explorait le désir comme une expérience intime, fragile, encore habitée par l’illusion de la rencontre. On y voyait naître l’attachement, vaciller les certitudes, se dessiner l’espoir d’un lien véritable. Mais déjà, derrière les élans, affleurait une inquiétude sourde.
Dans ce second volet, le regard se déplace. Le désir n’est plus vécu de l’intérieur : il est observé, disséqué, mis en situation. Jessica, Zita, Aurélia incarnent autant de figures d’un monde où l’intime se négocie, se cadre, se programme. La rencontre cède la place au dispositif, l’émotion à la mécanique, l’élan à la gestion. Ce qui reliait devient ce qui sépare. Et pourtant, sous ces formes nouvelles, persiste une tension irréductible. Comme si le désir, même domestiqué, refusait encore de disparaître.