À l’Hôtel du Rocher de Sisteron, j’avais pris mes quartiers d’hiver. Je porte toujours un regard sur la décoration des établissements où je séjourne ; quelquefois l’on y trouve de véritables trésors, qui, pour un peintre, stimulent la créativité. En l’occurrence, j’y remarquai deux très belles toiles, d’une facture impressionniste représentant le pont sur la Durance ainsi que le pâté de maisons dans lequel se trouvait l’hôtel. Émerveillé, je louai le talent de l’auteur.
Le lendemain, en fin de matinée, après une agréable promenade dans la forêt de la Baume, je décidai d’aller retrouver l’emplacement où l’artiste avait planté son chevalet. Près de la route, j’enjambai le parapet et me mis à descendre prudemment vers la rive.
— Décidément, pensai-je, ce bougre d’artiste devait conjuguer des talents de casse-cou à celui de peintre… Ah, ça y est, ça doit être ici.
Bien sûr, le pont n’était plus tout à fait le même, ayant été reconstruit après la guerre, mais la composition, loin d’en pâtir, n’en paraissait que meilleure.
La vue d’une toile produit toujours chez moi un travail à la limite de l’inconscience. J’analyse les couleurs locales ; j’essaie de les rehausser au niveau de l’intensité pour vivifier la composition et donner à l’ensemble gaieté et joie de vivre. Autant mon aîné avait cherché des harmonies de camaïeux et de tons rompus, autant moi je souhaitais des couleurs presque pures ; je pensai ainsi utiliser du vert Véronèse pour cette Durance à la tonalité si particulière.