Les nouvelles noires du recueil « Le Tueur des Equinoxes » permettent de saisir, le chiasme aidant, les tensions opposées de la vie et de la mort, du bonheur et du malheur, de la fortune et de la précarité. Tout concourt à mettre en scène la faillite du sujet, sa difficulté à vivre. Les quelques rarissimes bouffées de quiétude sont minées de l’intérieur par le fatum, la mort en l’occurrence. Les contradictions tissées par les textes ôtent le voile sur les disparités sociales, sur la parole étouffée et sur le népotisme tous azimuts. La mort est une réaction défensive su sujet contre le pouvoir dissolvant du destin et celui de la société prête à phagocyter son élan.
Virginie Leroux, la trentaine joliment enveloppée, attachée culturelle à l’ambassade de France à Nairobi, rentra chez elle plus tôt que d’habitude en ce soir caniculaire d’août 1998. Elle se préparait à ouvrir la porte de son garage quand un gémissement plaintif provenant de derrière un jacaranda solitaire s’éleva subitement dans l’air. Marchant sur la pointe des pieds, l’œil circonspect, elle s’approcha de l’arbre au tronc vigoureux, et alluma la lampe torche de son téléphone portable. Une ombre roulée sur elle-même, qui se tordait dans d’atroces spasmes, se détacha aussitôt dans la lumière. Elle se pencha sur elle et l’examina de près en poussant un irrépressible : « Oh, le pauvre ! Mais tu es blessé ! » Sur le coup, elle pensa à le faire soigner par un spécialiste, mais l’heure du couvre-feu, décrété par les autorités kenyanes consécutivement aux attentats sanglants qui avaient endeuillé la capitale deux heures auparavant, allait bientôt sonner.