Seul dans une chambre qui tient à la fois de la cellule et du charnier intérieur, GÂNIN, survivant d’une guerre civile sans nom, converse avec ceux que la mort n’a pas su lui arracher : sa mère, NIEHI, gardienne d’une tendresse disparue ; MUSO DAFA, la sœur violée, excisée, crucifiée dans le corps même de l’Afrique ; KOFFI, l’enfant happé par une balle orpheline ; NZI WÔH, la muette dont le silence pèse plus que tous les discours ; GNAN GBÔ, le griot exécuté pour avoir osé dire ; et enfin l’ombre implacable du commandant KPÊKPA, visage de la loi devenue meurtre.
À travers ce colloque funèbre, GÂNIN rouvre les plaies de son siècle : les guerres d’enfants, les famines comme sacre du néant, les crimes faits chair, et derrière tout cela, l’écho des empires déchus, la colonisation métamorphosée en capitalisme, la fausse indépendance, la langue du maître qui ronge les mémoires. La scène devient un autel de mémoire et de refus, où la parole, dernière arme du naufragé, s’élève contre l’effacement.
GÂNIN parle pour que les morts demeurent parmi nous, pour que les vivants n’oublient pas leur dette. Il sait qu’il n’a plus de pouvoir, sinon celui du verbe : dire, encore et malgré tout, afin que MUSO DAFA, KOFFI, NZI WÔH et tous leurs semblables sachent que leur nuit n’est pas sans témoin. Dans le désastre, la parole devient l’ultime dignité des vaincus, une prière contre le vide et l’oubli.
(Dans une obscurité profonde, un tambour lointain résonne lentement, comme un cœur fatigué. Une silhouette avance, portant une lampe à huile vacillante. La lumière tremblante fait danser son visage et le sol. Elle s’arrête un instant, écoute le silence, puis commence à raconter...)
LE GRIOT
Dans l’ombre où le tambour pleure son premier battement,
les ancêtres murmurent ce que le jour refuse d’entendre.
Le monde s’est fissuré avant même de naître,
et seul le Griot rallume la braise du souvenir.
Hier encore, les vivants parlaient plus fort que les morts.
Hier encore, un frère portait un autre frère,
une amitié tenait le monde droit,
une famille tressait ses jours dans la patience du soleil.
Mais le vent a soufflé.
Et quand le vent souffle trop fort,
il arrache les feuilles… et les secrets.
(Voix venue de nulle part. Grave, lente, enveloppante. Une respiration de tonnerre dans l’ombre.)
NYÂMÔ
Pourquoi parles-tu, Griot, dans la maison du silence ?
Les morts t’ont confié leurs mots, pas leur fureur.
LE GRIOT
Je ne parle pas, Seigneur du Souffle,
je rends compte.
Le monde a perdu la mémoire du tambour.
Les hommes marchent sans rythme,
leurs pas cognent la terre comme un reproche.
NYÂMÔ
Et toi, que cherches-tu dans leurs ruines ?
La louange ? La réponse ? Le pardon ?
LE GRIOT
Je cherche le battement.
Celui d’avant la honte.
Celui qui disait : “Je suis parce que nous sommes.”
Mais les cordes de la parole sont rompues,
et ton nom se tait dans les bouches étrangères.