« Le lac ne rend rien sans rien reprendre. »
Été de sécheresse historique dans le Morvan. Le niveau du lac de barrage baisse, et le clocher de Vauclair-le-Bas, village noyé en 1957, réapparaît pour la première fois depuis soixante-dix ans.
Étienne Marchal, instituteur remplaçant revenu enterrer sa mère, entend la cloche sonner la nuit. Des habitants commencent à oublier des prénoms, des visages, des années entières. D’autres reviennent, trempés et souriants, prendre leur place à table.
Pour retrouver ceux qu’on a perdus, jusqu’où acceptera t-il d’oublier ?
Un thriller fantastique
Le téléphone avait sonné un mardi, pendant la récréation, et Étienne Marchal avait su avant de décrocher.
Il ne croyait pas à ces choses-là. Il avait trente-huit ans, il enseignait depuis quinze ans dans des écoles qui n’étaient jamais les siennes, remplaçant une collègue en congé maternité à Villeurbanne, un collègue en dépression à Vénissieux, et il avait appris à se méfier des pressentiments comme des enfants qui promettent d’être sages. Mais l’écran affichait Hôpital d’Autun, et dans la cour quarante gamins hurlaient autour d’un ballon crevé, et quelque chose s’était posé au creux de son ventre, froid et lisse, comme un galet sorti d’une rivière.
— Monsieur Marchal ? Je suis navrée. Votre mère s’est éteinte ce matin, vers six heures.
Il avait dit : « Merci de m’avoir prévenu. » Il l’avait vraiment dit, comme on remercie un facteur. Puis il avait raccroché, et il était resté un moment à regarder le ballon rouler contre le grillage, en se demandant pourquoi la première chose qu’il ressentait était de la honte.
Sa mère n’avait pas voulu qu’il vienne. Elle le lui avait répété pendant des mois, au téléphone, avec cette voix sèche et nette qu’elle gardait pour les sujets sur lesquels elle ne voulait pas être contredite. Ce n’est pas la peine de monter, Étienne. J’ai Josiane. J’ai le docteur. Tu as ton travail. Et lui, lâche, soulagé, avait obéi. Il n’était pas revenu à Vauclair-le-Haut depuis trois ans, depuis un Noël étrange où elle avait passé le repas à regarder par la fenêtre de la cuisine, en direction de l’est, sans toucher à sa part de bûche.
Maintenant, il roulait vers le nord sur l’A6, puis sur des départementales de plus en plus étroites, et la campagne qui défilait derrière le pare-brise avait quelque chose de malade.
On était le 14 août. Il n’avait pas plu depuis le 2 mai.
Les prés du Morvan, qu’il gardait dans sa mémoire d’un vert presque insolent, avaient viré à la couleur du papier kraft. Les vaches s’entassaient sous les rares chênes, immobiles, avec cet air de patience hébétée des bêtes qui ne comprennent pas ce qu’on leur reproche. Les ruisseaux étaient des cicatrices de cailloux blancs. À la radio, une voix grave parlait de « situation hydrique critique », de « restrictions de niveau trois », d’un département voisin où l’on livrait l’eau par camion-citerne. Étienne coupa le son. Le silence qui suivit était plein du ronflement de la climatisation, qui ne servait à rien : l’air qui entrait par les bouches de la Clio avait un goût de four.
Il avait quitté Lyon à treize heures. À seize heures trente, il franchit le col de la Croix-Rouge, et le paysage s’ouvrit d’un coup.