Trajectoire d’un enfant qui court devant lui pour éviter les coups et s’enfuit au loin, plongeant dans des situations extrêmes et réalisant peu à peu quel a été le sens de sa vie.
Tchac ! J’entends la balle se ficher dans le peuplier devant moi. Elle était pour moi celle là. Il tire avec la vingt deux long rifle du père, celle pour tuer les ragondins. Il me prend pour un nuisible, il imagine que je fais des trous dans les berges qui s’effondrent…je ne fais pas des trous, je veux juste vivre. S’il a peur que les berges s’écroulent, pourquoi tuer son frère ? Et puis les berges c’est quoi ?
Papa rescapé, maman déglinguée ? Bien sûr pour vivre il faut se raccrocher aux racines, à ce qui a l’air à peu près solide. Ah je comprends bien, j’ai pas le droit aux racines, mais y’en à t’il vraiment ? La terre s’effrite et s’écroule et part dans l’eau qui court, simple bouillasse qui se dilue. Parce qu’il ne veut pas partager sa maman, elle est à lui tout seul, point barre. Sauver sa vie bien sûr !
Il a treize ans, j’en ai douze. Il veut ma mort, il a presque réussi.
Pendant qu’il recharge sa carabine, je me précipite jusqu’au portail d’entrée et je sors du jardin.
Il y a la route goudronnée qui monte sur le pont au dessus de la rivière. C’est l’Eure. L’heure de quoi ? De ma mort ?
Ça y ressemble en tous cas.
Caché par la haie de troènes qui borde la propriété, je jette un œil vers mon frère, est ce qu’il va m’en balancer une autre ?
Pas de détonation, Silence.
J’entends sa voix légèrement aigüe, presque plaintive. Il m’appelle. Une fois, deux fois. Je ne réponds pas. C’est encore un de ses coups tordus, il fait le sympa pour mieux me dégommer.