Trois femmes. Leurs destins se croisent. Ana Elena, étudiante en fac d’Histoire Ancienne, mal dans sa peau et empêtrée dans sa thèse doctorale relatant une légende ancienne. Marie, noble châtelaine du Haut Moyen-Âge, Dame de Cœur de son Seigneur, désespérée de ne pouvoir lui assurer postérité. Graciane, princesse égyptienne, fille du sultan du Caire, prête à tous sacrifices pour l’élu de son cœur. Et... une fillette, mendiante, déguenillée, mais vive et grandissant avec une curiosité insatiable : créée de toute pièce par Ana Elena et introduite dans cette légende comme petit grain de sable. Mais qui connaît la force d’un grain de sable ?
Même en accélérant le pas, elle se savait en retard. Inutile de courir, elle en était incapable : le souffle lui manquait, les jambes aussi. Inconsciemment, sa main partit à la recherche du spray, dans la poche de son manteau. Sa présence la rassura.
"Débarquer en plein milieu du cours commencé… !" Cette idée ne lui plaisait pas. Sa place était au centre d’une rangée. Sa rangée était la première de l’amphi : elle se trouvait juste en face de l’orateur. Impossible de se faufiler invisible, même en se faisant minuscule.
"Trop grande. Trop maigre. Trop membrée comme une girafe à la mine pâlotte…" Que faire pour passer inaperçue ?
Elle hésita, puis se décida. En apnée. "Un, deux, trois, je lève la tête… ! »" et regagna sa place au premier rang.
Le professeur Germain s’arrêta un instant, son front se plissa d’une ride d’agacement. Il dévisagea l’arrivante mais ne fit aucun commentaire : son silence soudain en disait long. . Ana s’excusa timidement d’un vague sourire adressé on ne savait trop à qui. En hochant la tête, avec regret, à droite, à gauche. "Fichue grève… !" Elle enjamba les pieds, les jambes, et les sacs de ses condisciples posés dans la travée. Ils ne l’aidèrent en rien et ne firent aucun effort pour lui faciliter le passage. Ana se dépêcha de s’asseoir dès qu’elle atteignit sa place. Ses jambes trop longues, placées de biais, les chevilles contre la balustrade, elle garda nouée son écharpe noire, son sac sur les genoux. Et ses gants. Elle effaça de son visage le sourire gêné. Le professeur daigna lui jeter un regard rapide, du genre "Puis-je continuer… ?"
Ana prit alors un air concentré, studieux, comme il se devait à une élève du cours d’Histoire Ancienne et effaça de son esprit l’intention de faire fusiller dans leurs entrepôts tous les chauffeurs de bus en grève, ce jour.