Thème : Classique

La quatrième de couverture

C’ÉTAIT une rue où presque personne ne passait, une rue de maisons seules dans une ville de l’Ouest. Des herbes poussaient sur la terre battue des trottoirs et sur la chaussée, des graminées, du plantain. Devant le numéro 11 et le numé- ro 20 s’étalaient les taches d’huile déposées par les deux automobiles de la rue.

La première page

Au numéro 9, le marteau qui figurait une main tenant une boule, comme la droite d’un empereur, portait un nœud de crêpe ; au pied des trois degrés de granit de l’entrée se trouvait une boîte noire à filets blancs, ornée d’une croix et de larmes blanches, c’était une maison où il y avait un mort.
La porte était entrouverte : les visiteurs pouvaient entrer sans frapper, car le tintement des sonnettes et l’écho des heurtoirs au fond des chambres troublent le sommeil des morts. Parfois, toutes les heures peut-être, un passant levait la tête vers le numéro d’émail bleu et blanc, et entrait. Il poussait la porte noire qui avait le marteau cravaté de noir et qui portait aussi un judas de cuivre, une ellipse de cuivre et la bouche de cuivre de la boîte à lettres : sur l’ellipse de cuivre était gravé un nom : Antoine Bloyé. Le visiteur faisait deux ou trois pas sur un carrelage rouge et blanc dont un carreau descellé sonnait sous le pied comme un avertisse- ment : une vieille femme chaussée de feutre arrivait dans la

pénombre et prenait le chapeau ou le parapluie du nouveau venu. Il demandait :
« Puis-je Le voir ? » La femme répondait :
« Oui, il faut monter… nous l’avons transporté là-haut… il est tombé dans son bureau… on ne pouvait pas le laisser là. »
Il montait l’escalier de chêne luisant : sur le palier du premier étage, d’une porte verte entrebâillée sortait une lueur jaune insolite comme la lumière d’un jour d’éclipse. Il avançait, souffrant d’entendre le craquement insolent de ses semelles. Au fond de la chambre s’étendait le lit démesuré du mort ; les feux mobiles et flexibles des bougies dressées dans leurs chandeliers de cristal, qui n’avaient pas servi depuis des années, qui ne servaient qu’aux morts, illuminaient les draps.

Biographie de Paul Nizan

Paul Nizan est né le 7 février 1905, à Tours, d’une famille bretonne qui, comme celle des Bloyé, avait quitté la campagne ; son grand-père et son père furent employés aux Chemins de Fer. Son père, comme Antoine Bloyé, héros de son premier roman, avait passé la ligne qui sépare le prolétariat,...

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