Tome 1 – Les Galeries
Au cœur du Massif Central, oublié des grandes routes et des villes, le village de Saint-Liboire vit au rythme d’un présent immobile et d’un passé minier jamais cicatrisé. Ses habitants, marqués par la fermeture des galeries et les générations de labeur souterrain, croient avoir laissé derrière eux le temps des catastrophes. Mais la terre, elle, n’a rien oublié.
Tout commence par des signes presque anodins : une fissure qui s’élargit sur le parvis de l’église, des vibrations étranges qui secouent la nuit, des enfants murmurant d’inquiétants refrains qu’aucun adulte ne leur a enseignés. Très vite, ces anomalies s’accumulent, gagnent en intensité, et une rumeur sourde s’installe : quelque chose respire sous le village.
La brume roulait sur Saint-Liboire comme une bête fatiguée.
Elle descendait des collines noires, s’accrochait aux toits d’ardoise, engluait les lampadaires qui peinaient à percer le gris. Les maisons, alignées comme des soldats en retraite, semblaient se dissoudre à mesure qu’on avançait dans la rue principale. Le goudron luisait encore de la pluie de la nuit. Les flaques reflétaient des façades lépreuses, volets écaillés, enseignes décolorées.
Au café du Commerce, deux vieux mineurs prenaient leur rituel du matin. Marcel, casquette vissée sur le crâne, roulait sa cigarette avec des doigts tachés de nicotine. À côté, René touillait son café en silence, le regard perdu vers la place du village.
— Tu l’as entendu, toi aussi, hier soir ? demanda Marcel, la voix basse.
— Entendu quoi ? fit René, sans le regarder.
— Comme un… grondement. Pas l’orage. Plus profond.
René haussa les épaules, mais sa main tremblait sur la cuillère.
Dehors, un pick-up municipal s’était garé devant la mairie. Trois hommes en gilet fluorescent observaient une fissure qui serpentait le long du trottoir, jusqu’au parvis de l’église. Fine, discrète, mais nette.
Jean-Paul Girard, le maire, sortit en trombe de son bureau, cravate de travers. Son ton claqua dans la brume :
— C’est quoi encore, ça ?
L’un des ouvriers haussa les épaules.
— On pensait que c’était le gel, mais ça s’étend. Regardez, ça court jusque sous le mur nord.
Éric Morel arriva à cet instant, mains dans les poches de son blouson de cuir élimé. Ses yeux cernés disaient assez son manque de sommeil. Il s’approcha sans se presser.
— Encore une histoire de terrain qui bouge ? fit-il, ironique.